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Jean Pezet
Fresnes
Article mis en ligne le 18 juin 2007
dernière modification le 23 décembre 2013

par PS

Toutes sirènes hurlantes, le convoi traverse Paris en violant les feux.
Le printemps dernier j’effectuais également un voyage à la capitale pour participer à une session politique de jeunes centristes.
C’était l’avril soixante et j’avais vingt ans.

Quatorze mois après, le déplacement est bien moins plaisant : me voici enfermé, menotté à un autre prisonnier, dans le fourgon cellulaire qui me mène à la prison de Fresnes. Début du périple ce matin, à l’aube. Dans le train parti de Metz et transférant quarante détenus, les surveillants m’ont entravé les chevilles et lié le poignet à ce droit commun.

Il questionne :

- Tu en as pour combien ?
- En principe cinq ans…
- Moi aussi. Un casse. Et toi ?
- Je ne veux pas aller tuer en Algérie.
- Te faire tuer, plutôt…
- Il y a probablement de ça.

Terminus gare de l’Est. Les gardiens défont l’attache des pieds mais laissent les menottes et, deux par deux, les captifs descendent, accueillis par des CRS qui vont encadrer la colonne, mitraillette à la hanche. Il faut remonter toute la longueur des quais. Nous longeons une rame en partance dont les voyageurs sont agglutinés aux portières et fenêtres.
Un sentiment de honte m’envahit. Mais je garde le front levé. Je voudrais leur crier : « C’est pour vous que je suis traité ainsi ! Pour dénoncer la violence, la torture. Vous comprenez ? Je n’ai rien d’un voyou ! ».
La formation contourne à présent la bâtisse de la gare et débouche sur une placette où stationnent plusieurs véhicules grillagés. Des gardes mobiles tiennent la foule à bonne distance.

Les prisonniers sont répartis selon les destinations. Avec mon partenaire, je suis dirigé vers le fourgon bleu. D’autres nous suivent, en se tirant par les liens.

Au moment de gravir le marche-pied, j’aperçois deux enfants qui se sont faufilés et me dévisagent avec candeur. A eux aussi je voudrais expliquer… Mais quoi ? Certainement que rentrés à la maison ils diront à leurs parents : « On a vu des bandits ! ».

Le camion pénètre maintenant dans l’allée de Fresnes et s’immobilise entre les hauts murs. On nous ôte les bracelets infamants. Direction le greffe. Le box d’attente est sombre et maculé de graffitis : « Frères, nous sommes là pour notre patrie, notre race. Nous sommes Algériens et le resterons. Vive l’Algérie, vive la liberté, vive l’indépendance ». Et ce cri en maints endroits gravé : « Je suis innocent ».

Je sens tout le drame humain de ces témoignages que le salpêtre désagrège et rend dérisoire. Le mien n’est-il pas aussi une plainte désespérée ? J’incruste mon empreinte : J.P. 2-6-61.

Fouille classique : « A poil ! Courbez-vous ! Toussez ! ». C’est une vexation qui marque.

Vêtu du droguet gris ou marron, chacun rejoint sa cellule. « Retenez vos numéros, compris ? ». Je répète : « 246, division 3 ».
Dans ce quartier remis à neuf, la cellule est claire et la cuvette d’aisance en partie cachée par une murette basse. Cela change de Metz où les besoins s’effectuent dans une tinette et en pleine vue. O la promiscuité des premiers temps ! Après on s’y fait…

On m’a mis seul. Tant mieux. D’habitude il y a plusieurs taulards ensemble jusqu’à l’insupportable. Pour le moment, c’est autant de gagné.

Dix sept heures : l’œilleton se soulève, la gâche claque. Je présente la gamelle qu’on me remplit.

Trente minutes après, la porte s’entrebâille à nouveau et il faut sortir les habits dans le couloir, pour la nuit. Le bruit sec de deux tours de clef.
Enfin, en tête à tête avec soi même. S’étendre et ne plus voir personne. Pouvoir se défouler. Respirer. Rire. Regarder la photo de famille et de Christiane, la fiancée. S’apaiser. Apercevoir les rayons du soleil couchant quitter un à un les barreaux. Première ronde. Le judas s’ouvre. Le surveillant tombe son trousseau, dans un grand bruit métallique… Il fait chaud. L’eau du robinet a goût de javel tiède. Je vais encore une fois à la fenêtre pour occuper les trois mille six cents secondes de l’heure. Le temps s’arrête en prison…
Décidément le repos ne viendra pas de si tôt.
Il va falloir encore penser, ressasser les événements et motivations…

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