Les Trente à Paris, avril-mai 1960

lundi 5 avril 2010
par  A.B.
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Contexte politique

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"Le Monde" du 14-15 février 2010

– 1959. De Gaulle annonce le principe du recours à l’autodétermination pour les Algériens par voie de référendum.

Mise en place d’un réseau d’aide aux insoumis et déserteurs par les militants du mouvement Jeune Résistance.

– 1960. En janvier, semaine des barricades à Alger.

En janvier également, plusieurs membres du « réseau Jeanson » sont arrêtés.

En février, explosion de la première bombe A française.

En avril, Francis Jeanson donne une conférence de presse clandestine en plein Paris.
En septembre ont lieu le procès du réseau et la publication du Manifeste des 121. Dans les Porteurs d’espoir, de Jacques Charby, livre de témoignages publié en 2004, Francis Jeanson écrit, page 35 :

« Avec le Manifeste des 121, le rôle de l’Unef, celui des non-violents, il se passait désormais des choses que l’on n’observait pas avant le procès. »

En août, a lieu le premier rassemblement de « Jeune Résistance ». (Voir annexe)

19 avril 1960

Arrivés à Paris, les Trente se rendent devant le centre de tri de Vincennes. Par trois fois, ils se présentent au camp, d’abord ensemble puis par groupes successifs de cinq. Ils passent plusieurs heures en prison puis sont relâchés en banlieue.

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"Midi Libre" du 23 avril 1690

Lors de la première arrestation, Hamdani, volontaire musulman algérien, est séparé des autres. Lors des vérifications d’identité, nous avertissons que : « Nous sommes tous Hamdani » et que nous n’avons aucune autre identité tant que Hamdani ne nous sera pas rendu. Une heure après, nous sommes tous conduits dans la salle où Hamdani avait été isolé.
Lors de l’interrogatoire d’identité, chacun est interrogé poliment, le policier qui interroge Hamdani adopte un autre ton : « Toi, comment c’est ton nom ? Allons, dépêche toi ! Et ne fais pas le malin ! et si tu mens, gare à toi ! » Hamdani fait le tour de la table, tape familièrement sur le dos du policier en lui disant sur un ton enjoué : « Tiens, je vais te montrer comment ça s’écrit... je vais l’écrire pour toi, puisque tu ne sais pas… puisque tu ne comprends pas... » Le policier avait compris : « Non, merci, ce n’est pas la peine ! Asseyez vous ! Bon, vous dites Hamdani avec un H... » Notre frère algérien peut reprendre sa place au milieu des volontaires. (Voir le témoignage d’Hamdani)

30 avril 1960 : première manifestation populaire devant Vincennes..
Un millier de personnes se rassemblent à proximité du château. Parmi les personnalités, on note Mmes Brunhes Delamarre, Emmanuel Mounier, Odette de Puigaudeau, Germaine Tillon, les professeurs Fraisse, Massignon, Marrou, Monod et Depierre ainsi que MM. Robert Barrat, Jean-Marie Domenach, Lanza del Vasto, Jacques Madaule, Jacques Nantet, Paul Rendu et le pasteur Roser qui dirige la manifestation.

L’ordre de dispersion étant donné, les manifestants s’assoient, les pancartes sont enlevées. C’est alors le coltinage habituel et pourtant nouveau dans la capitale. Pour la première fois, on verra deux membres de l’Institut, un père dominicain, de grands professeurs et bien d’autres voltiger les quatre fers en l’air dans le panier à salade.

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"Le Monde" du 3 mai 1960
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"L’Humanité" du 4 mai 1960

« On n’avait jamais vu ça à Paris », titre un journal du lendemain, photo à l’appui.

La plupart des manifestants, conduits dans les sous-sols de la mairie du XIe, organisent des carrefours où chacun expose ses motivations. Bonne occasion de confronter les points de vue et d’établir des contacts entre des personnes de tendances très diverses. Vers 23 heures, après relevé d’identité, ils sont relâchés en banlieue par petits groupes.

Pendant ce temps, la plupart des personnalités sont conduites dans deux cars au cimetière de Bagnolet.

Des inspecteurs dirigent le groupe devant la tombe encore fleurie du brigadier Mignot, victime d’un attentat par un Algérien. Un policier en civil déclare : « Messieurs, vous qui vous dites non violents, méditez sur cette victime de la violence et du devoir ! » Nous n’avions pas attendu l’invitation de M. Papon, préfet de police, pour réfléchir à cette question. Deux jours avant, au commissariat du VIIIe, nous avions demandé où le brigadier Mignot avait été inhumé et exprimé le désir de nous recueillir sur sa tombe.

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"Le Monde" du 31 mai 1960
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"Le Figaro", coupure sans date

Après un bref temps de silence et une prière à haute voix, nous déplorons tous les meurtres, y compris ceux qui sont commis au nom de la justice ; et nous rappelons que c’est à casser la chaîne des crimes que les non-violents s’efforcent.

Ensuite, nous remontons vers la grille, et le pasteur Roser demande au capitaine ce qu’on entend faire de nous. « Vous êtes libres, messieurs » et, sur un autre ton : « Je suis de cœur avec vous ! »

Quatorze fois de suite, soit jusqu’au 14 mai, les Trente se présentent place Beauvau, devant le ministère de l’Intérieur pour solliciter leur internement. Chaque jour, le déroulement est à peu près le même. À 15 heures, nous nous présentons devant le ministère.

Ordre nous est donné de nous disperser. Nous refusons en nous asseyant sur le trottoir. Embarqués dans les cars de police, nous sommes emmenés au commissariat du VIIIe et enfermés dans une salle sans fenêtre de huit mètres sur huit, que nous appelons l’Aquarium. Relâchés vers 3 heures du matin à 15 ou 20 kilomètres de Paris, nous rentrons à pied de nuit par les banlieues désertes jusqu’au premier bus ou métro. Parfois, une voiture de gendarmes intrigués par ces marcheurs suspects nous ramène à Paris pour vérification d’identité !

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"France Observateur" du 2 juin 1960
Une nuit avec eux
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Nous reprenons l’action après quelques heures de repos.

Pour montrer que l’action non violente ne se réduit pas à s’asseoir par terre, nous varions la manœuvre en nous présentant en petits groupes accrochés par les coudes, tournés vers le dehors, les mains serrées en clef sur l’estomac. Ou bien, nous nous dispersons au quatre coins de la place. Ou, au contraire, pour montrer notre solidarité avec les policiers victimes d’attentat, nous montons de nous-mêmes dans le fourgon de police.

Le 11 mai 1960, nous nous retrouvons place de la Concorde autour de l’obélisque, derrière les grilles que nous refermons au cadenas. Sous l’inscription : « Aux applaudissements d’un peuple immense », nous installons d’immenses banderoles lisibles à 100 m : « Nous aussi sommes suspects. Assignez-nous à résidence ou supprimez les camps. Nous nous assignons à résidence. »

La circulation déjà intense se ralentit, les voitures font trois fois le tour, les passants s’approchent, et le tout s’embrouille. La police arrive, saute par-dessus les grilles. Les volontaires s’accrochent l’un à l’autre par les coudes. Quand la police en détache un, il se laisse tomber à terre, est traîné jusqu’aux grilles et passé par-dessus. L’ensemble dure trente minutes, le côté spectaculaire rehausse la vérité de la démarche.

Pendant les deux semaines suivantes, les volontaires partent en mission en province. Ils se mettent à la disposition des groupes de l’Action civique non violente pour préparer la manifestation du 28 mai 1960 sur le thème « Nous sommes tous suspects », pour signifier notre solidarité avec les internés des camps d’assignation à résidence. Les Trente sont l’avant-garde d’une action populaire, qui a pris corps le 28 juin 1959, avec la marche devant le camp du Larzac et la sous-préfecture de Millau. L’action des Trente donne une pointe, un axe, une profondeur à l’action populaire, qui à son tour est indispensable, pour donner ampleur et efficacité à la démarche des volontaires.

28 mai 1960 : Malgré les pleins pouvoirs et l’interdiction officielle de toute manifestation, Lyon Montpellier, Marseille, Nice, Toulouse, Saint-Étienne, Dijon, Grenoble, Caen, Annecy, Chambéry, Le Mans répondent à notre appel et organisent leur manifestation. Voir coupures de presse ci-dessous.

À Paris, mille cinq cents personnes sont au rendez-vous au rond-point des Champs-Élysées.

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"France Observateur" du 12 mai 1960
Article signé : Jean-Noël Gurgand

La police est là, elle aussi. L’ordre de dispersion est donné, et les manifestants s’assoient sur le trottoir. « Ramassez-moi ça, ordonne M. Papon qui dirige en personne l’opération et visiblement veut agir vite.

Mais, à mesure que l’embarquement avance, les spectateurs prennent la place des manifestants assis, et leur nombre reste constant.
Les policiers s’énervent, cognent, bousculent, traînent et entassent, piétinent et déchirent. Les spectateurs protestent, un groupe de contre-manifestants crie : « Vive l’armée ! Algérie française ! »

L’ensemble reste calme et digne. Nous avons veillé à mettre sur les bords des gens un peu exercés, et il y a un entraînement à la non-violence comme il y a un entraînement à la violence.

Quelqu’un disait le soir : « Je me demandais si je pourrais me laisser faire sans cogner. Quand j’ai vu ça, je me suis senti pénétré de force et de calme, et cela a été tout seul. »

Nous nous retrouvons tous à la caserne des agents de police de l’hôpital Beaujon. Le comité d’organisation est inculpé d’organisation et de participation à manifestation interdite.

Manifestations en province

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"Midi Libre" du 11 mai 1690
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"Le Midi libre" du 11 mai 1960
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Montpellier : devant la préfecture
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Témoignage d’un participant, extrait du journal de l’ACNV, n° VII, juillet 1960
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Deux témoignages de responsables de province parus dans le journal de l’ACNV, n° 6, mai-juin 1960
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"Le Bien public" de Dijon du 29 mai 1960

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"Dernière Heure lyonnaise"
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Tract distribué en province le 28 mai 1960.
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Tract des Trente, recto
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Tract des Trente, verso
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Lettre de Jo Pyronnet à un responsable de province.
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