La détention : la salle de police à la caserne

lundi 12 décembre 2011
par  A.B.
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Dans notre livre nous avons consacré un chapitre à la détention. Nous en avons tiré de larges extraits en rajoutant des documents n’ayant pu y trouver leur place.

Grosso modo, il y eut quatre sortes d’emprisonnement : en caserne (salle de police ou cellule), en maison d’arrêt ou en centrale et, condition exceptionnelle, l’Étape, que quelques-uns ont connue pendant un temps assez court. La quatrième forme de détention fut le camp de Mauzac. Les témoignages publiés à l’époque, les commentaires d’aujourd’hui et les souvenirs toujours vifs vont se croiser ici et décrire les différentes facettes de cet enfermement.

La salle de police à la caserne

La conséquence du refus, quelles qu’en soient les formes ou les motivations, c’est l’enfermement en caserne. L’insoumis, le déserteur ou l’appelé qui refuse de partir en Algérie est, dès son arrestation par les gendarmes, remis à l’autorité militaire et placé sous le coup des sanctions disciplinaires propres à l’armée. Ce sont les fameux 60 jours dont 15 : autrement dit, le soldat purgera 15 jours de cellule et 45 jours de salle de police à la caserne. S’il est gradé, il subira les « arrêts de rigueur », avant qu’une décision soit prise à son encontre.

Ce premier contact avec la prison militaire est, pour beaucoup, le moment le plus éprouvant. Dans la pratique, compte tenu du caractère particulier du motif de la sanction, ce sera un peu n’importe quoi, et surtout de l’imprévisible, au bon plaisir des autorités. Claude Voron, Robert Siméon, Christian Fiquet et quelques autres ont particulièrement connu cet arbitraire en restant en cellule bien plus longtemps que ne le prévoyait le règlement : de plus, on les a souvent trimballés de caserne en caserne avec, à chaque fois, une présentation, par trois fois, des effets militaires. Ce scénario se concluait par trois refus successifs.

Jean Lagrave parle de son premier contact avec la prison :

« Arrêté le 18 janvier 1961, avec Christian et quelques X, je suis soumis dès le premier jour à une séance « sportive » de la part d’un gendarme qui a « officié » près des « Viêts » et qui se promet de me faire parler ; un capitaine, beaucoup plus civilisé, m’épargnera cette démonstration désagréable. »

Heureusement, et précisément puisqu’il s’agit d’arbitraire, on peut tomber sur des gradés « qui comprennent » et sur des appelés, chargés de la garde, qui se montrent chaleureux et offrent des cigarettes, un repas amélioré et quelquefois un courrier en cachette, tout cela pour compenser ces désagréments. Reste qu’il faut tenir et ne pas craquer.
Un détail à noter, particulièrement pénible, même s’il semble anodin, c’est que le règlement prévoit qu’on retire lacets de chaussures et ceinture et qu’on passe la « boule à zéro.

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Pierre Boisgontier lors de son stage de parachutiste. Il sera le premier à demander à l’ACNV de soutenir les réfractaires.

Jean Pezet, dans son livre (pp. 91-92), nous raconte un échange avec un soldat de la caserne :

« C’est beau votre idéal. Je n’aurais jamais eu le courage de vous suivre.

– Ce n’est pas du courage lorsque la conviction est si forte qu’on ne peut agir autrement. Le courage, pour moi, ça serait d’aller tuer en Algérie, de faire le contraire de ma pensée. [...]
– Tu es fiancé, toi ?
– Oui.
– Tu ne penses pas que c’est égoïste de s’engager pour des années de prison lorsqu’une femme nous attend ? On peut disposer de soi-même, mais le peut-on de ceux qui nous aiment ?
– Je connais ma fiancée depuis l’âge de dix ans, et donc bien avant d’avoir songé à l’objection. J’ai pensé qu’on pourrait faire mission à deux. [...]
– Vous avez du cran, les objecteurs. S’il y a une guerre demain en France, tu passes au poteau...
– C’est possible. »

Justement, lors de la tentative de putsch à Alger en avril 1961, certains se sont sentis bien désemparés derrière les barreaux. À un autre moment trouble, un réfractaire se trouvant en prison à la caserne s’entend dire par un colonel : « Si nous [les paras] prenons le pouvoir, tu seras le premier à être fusillé. » Heureusement, il n’en a rien été ; juste un sale moment à passer, le train-train quotidien reprenant le dessus.

Voir rubrique du 20 novembre 1960 où Pierre Martin, qui a déjà connu l’expérience de la prison quelque vingt années plus tôt, a écrit à propos des conditions de détention à la caserne : « La prison, cette délivrance ! »

Et voici ce que raconte Gilbert Schmitz dans une lettre datée du 28 septembre 1961 :

« Sans aucun plaisir, j’ai retrouvé ma cellule du 12e cuir, à Tübingen, où je devais passer une nuit plutôt agitée car, peu de temps après que je l’eus regagnée, je la voyais envahie par un lieutenant (l’officier de permanence), deux sergents-chefs (dont l’un était le chef de poste) et un margis [maréchal des logis], qui m’apportèrent mon uniforme militaire en me sommant de le revêtir. Devant mon refus, ils s’employèrent à me déshabiller de force en me brutalisant. Malgré ma grande envie, je ne me suis pas défendu par la violence, mais je leur ai opposé une résistance farouche.

« Le lieutenant et le margis me tordaient les bras à me faire crier de douleur, tandis que l’autre chef tentait de m’étrangler et que le chef de poste essayait de me dépouiller de mes vêtements civils. Sentant que j’allais bientôt tomber dans les pommes par l’étranglement, j’ai réclamé en criant qu’on vienne voir ce qui se passait. Aussitôt, tous les « tôlards » rappliquèrent en masse et firent irruption dans la cellule. Leur présence ne sembla tout d’abord nullement intimider mes assaillants qui continuèrent de plus belle. Mais, voyant que je n’arrivais presque plus à respirer, un « tôlard » demande à ce qu’on arrête la « boucherie », se déclarant prêt à témoigner de ce qu’il avait vu. On tente de les expulser des lieux, mais ils revinrent aussitôt et, à contrecœur, mes « bourreaux » abandonnèrent la partie et me laissèrent seul, les vêtements en désordre, reprendre un rythme de respiration que je ne devais retrouver que beaucoup plus tard.

« J’eus beaucoup de mal à m’endormir et je n’y parvins qu’aux premières lueurs de l’aube, mais pour être réveillé, peu de temps après, car on était venu me chercher pour m’emmener à Reutlingen, au 73e RA, où j’avais, à une époque, vaillamment défendu l’armée française. Là, un adjudant tenta, lui aussi, mais tout seul, le pauvre, de me déshabiller de force, mais sans grande conviction, et, après ses premières tentatives, voyant ses chances de succès très minimes, bien vite, il laissa tomber.

« L’après-midi du même jour, c’est-à-dire lundi, deuxième round du combat qui avait débuté la veille au soir, où, là encore, par mes adversaires j’eus les bras tordus et faillis succomber par étranglement, mais il s’agissait cette fois-ci de me raser le crâne, et moi, je n’en avais nulle envie. On me porta littéralement chez le coiffeur (un civil allemand), mais pour me faire tenir assis sur le siège, ce fut une autre histoire. Participaient à « l’épopée » : un adjudant-chef, un adjudant et deux deuxièmes pompes à qui on avait donné l’ordre de me maîtriser (deux gars de la garde). N’y parvenant pas, on alla chercher du renfort en la personne d’un capitaine qui, à lui seul, valait bien deux bonshommes. En effet, il devait bien peser pas loin de 120 kg. Forts de cette aide nouvelle, ils arrivèrent enfin à me maintenir immobile, tandis que le coiffeur jouait de la tondeuse à qui mieux mieux. Bien entendu, toujours pas de de ma part aucune brutalité ni violence, mais une résistance passive et pacifique, tandis qu’eux semblaient avoir une prédilection pour l’étranglement qui est préférable aux coups, car ne laissant pas de traces visibles. Mais heureusement, depuis, je n’ai plus eu à subir d’autres brutalités. »

Pour d’autres réfractaires, les conditions de détention sont moins dures, et certains peuvent même se considérer comme en « manifestation permanente » : en effet, leur présence intrigue les nouveaux appelés à chaque relève de la garde qui ne comprennent pas la présence de ces civils en salle de police : le détenu est obligé, tous les matins, de donner sa « conférence de presse » explicative. La caserne est ainsi rapidement informée que la désobéissance militaire est possible.

Ces événements ne sont que les préliminaires avant d’intégrer la maison d’arrêt : en effet, l’Administration pénitentiaire avait contrat avec l’armée pour prendre en charge les détenus militaires.

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Dessin d’Alain Lepère, un insoumis qui suivit un autre parcours que le nôtre.

Voir la suite des conditions de détention


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