2013 : Voyage collectif en Algérie, début mai

lundi 24 juin 2013
par  A.B.
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Un plié-en-trois pour faire connaître le but de ce voyage
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Comptes rendus du voyage Mémoires et Fraternité

dans l’Est de l’Algérie

D’abord celui de Robert Siméon et, ensuite, un compte rendu plus détaillé élaboré collectivement par les participants.

Robert raconte :

En 2011, à l’assemblée générale de l’Association des anciens appelés en Algérie et leurs amis contre la guerre, voir leur site, il fut décidé d’organiser pour 2012, année du cinquantenaire de l’indépendance, un voyage collectif en Algérie, Mémoires et Fraternité, auquel nous (les réfractaires non-violents) nous sommes naturellement ralliés, avec l’Association nationale des pieds-noirs progressistes et leurs amis, voir leur site.

Après bien des difficultés de tous ordres, c’est en avril et mai 2013 que notre projet s’est enfin réalisé, avec le départ d’un groupe dans l’Ouest, d’Oran à Mostaganem, (voir le compte rendu sur le site des 4ACG), et un autre dans l’Est, où j’étais présent, seul représentant des réfractaires.

D’Annaba à Alger, par Guelma, Constantine, Sétif, Djemila, Bedjaîa, Ifri, partout où nous attendaient nos amis algériens l’accueil fut enthousiaste. Bien plus qu’une grande hospitalité, nous avons ressenti combien les Algériens sont demandeurs de relations apaisées et fraternelles.

Au gré de nos cheminements jalonnés de rencontres, conférences, débats, visites de sites historiques de leur guerre de libération, et touristiques parfois, nous avons échangé avec des hommes et des femmes les plus divers, allant des rescapés des massacres de mai-juin 1945 à Sétif et Guelma, aux militants d’associations engagés dans l’aide aux femmes abandonnées ou enfants des rues, de paysans très pieux aux moudjahidates rescapées des salles de torture de Massu et d’Aussaresses.

Ces échanges, libres et respectueux, se sont même avancés sur le terrain controversé du « bilan » de cette guerre, interrompus dans un silence révélateur. Un ancien officier de l’ALN disant : « La page est tournée, mais elle n’est pas déchirée. » Et, Rémi, un des quatre fondateurs des 4ACG, approuvant mais voulant aller plus loin : « Le prix d’une guerre est toujours trop cher payé. »

Il est difficile de résumer en quelques lignes l’intensité et la qualité de nos échanges. Je souligne simplement quelques rencontres avec des personnages comme le professeur A. Merdaci, membre du jury de thèse de Tramor Quemeneur, l’historienne O. Siari Tengour, Mohamed Mechati, seul survivant des 22 « historiques », Louisette Ighilahriz, affreusement torturée par Bigeard et Graziani, Ali Haroun, ancien ministre, mais aussi le Père Denis Gonzalès, avec Djamila et Nacer de Boumerdès, Smain Izarouken et Houria, de Bordj, militant pour la résolution non-violente des conflits de leur communauté villageoise.

Des radios nous ont interrogés, des journaux nationaux ont couvert nos interventions, et des participants à nos deux voyages (Emmanuel et Sophie Audrain, auteurs du Testament de Thibirine ) montent un film pour FR3-Bretagne qui sera disponible dès l’automne prochain.

Pourtant, malgré la réussite de notre petite odyssée, j’ai un regret : Hamdani Lakehal-Ayat, dont nous avions retrouvé la trace en 2011, (voir notre rubrique du 19 avril 1960), et avec qui nous avions convenu d’un rendez-vous à Guelma, distant de chez lui d’une soixantaine de kilomètres, a, au dernier moment, renoncé à cause de son incapacité à conduire la nuit. Toutefois, comme il vient parfois en France, nous avons projeté de nous y retrouver, avec ceux d’entre nous qui seront disponibles à ce moment-là.

Les étapes et les rencontres du voyage

Voici le compte rendu élaboré à partir des impressions de voyage des uns et des autres, laissées sur trois cahiers. ainsi qu’à partir des textes et des notes échangés après le retour par les rédacteurs.

Jour 1 (6 mai). Arrivée à Annaba, le matin, des Marseillais et, l’après midi, des Parisiens, 22 au total (adhérents ou amis de la 4ACG, dont 2 de l’ANPNPA et 1 des Réfractaires), toutes et tous ravis de ce que ce voyage tant attendu se concrétise enfin. La ville est belle autour du cours de la Révolution (ex-Bertagna), le temps superbe, les filles jolies, les passants chaleureux : « Bienvenue en Algérie » ! Nul doute que le voyage sera une réussite ; et il le fut, pour cela et pour bien d’autres raisons !

Transfert en car à Guelma, hôtel Mermoura à 19 h où nous attendent les amis de l’enfant du pays, Jacky Malléa. La chaleur de leur accueil est tempérée, assombrie par le refus que les « autorités » opposent à notre participation aux cérémonies de commémoration du 8 mai 1945 ; refus déguisé en silence, en non-réponse…

Au diner, premier couscous, chacun se présente et présente aux autres ce qu’il attend et espère du voyage ; cette soirée fraternelle se prolonge avec une habitante de Guelma qui dit les poèmes (les siens, naïfs et beaux) que chacun de nous aura choisis.

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"El Watan" du 9 mai 2013

Jour 2 (7 mai). Guelma-Constantine, traversée de hautes plaines céréalières, vides d’habitants et de mechtas (Où sont donc passés les bourricots ?) ; contraste avec Constantine (beauté spectaculaire des gorges du Rummel), énorme ville au peuplement si dense (traversée de la casbah puis du centre ville), jeunesse apparemment désœuvrée.

Rencontre avec le professeur Abdelmadjid Merdaci, historien et sociologue, avec plusieurs de ses collègues universitaires, avec Mohamed Mechati (dernier survivant du « groupe des 22 », qui décida en juin 1954 du recours à la lutte armée pour obtenir l’indépendance) ; échanges libres et formidables ; article d’El Watan, gommant la participation de l’ANPNPA (annexe1). Retour en car et soirée avec des citoyens de Guelma.

Jour 3 (8 mai). Guelma. Faute de pouvoir participer aux cérémonies de commémorations, visite de la ville (théâtre romain) et alentours :

Usines du groupe Benamar

1. Usine à tomates, allant de la distribution automatique de graines (F1, stériles, OGM Monsanto) en godets, germination, mise en serres, distribution aux paysans pour la seule culture, récolte mécanisée par le groupe, mise en conserve. 30 millions de plans de tomates et 5 millions de poivrons.

2. Moulins : semoule et pâtes (300 tonnes de blé dur par jour !) ; très moderne, contrôle qualité, etc.

Visite de deux sites touristiques l’un et l’autre à une vingtaine de km de la ville : complexe thermal Bouchahrine, puis hammam Meskhoutine l’après-midi.

En somme, comme n’importe quel groupe de touristes visitant Guelma ! Et nous sommes un 8 mai !

Le soir à l’hôtel, dîner (coucous) puis réception d’une vingtaine de citoyens de Guelma, amis de Jacky (discours fraternels ; parfois convenus et bien dans la ligne, tel ceux de l’ex-député professeur à l’université).

Jour 4 (9 mai). Guelma (8 h) - Sétif (12 h 30). Adoptons le principe (merci Rémi), qui sera maintenu le restant du voyage, de consacrer les trajets en car à échanger nos sentiments, nos analyses sur ce que nous avons fait et vu les jours précédents (au grand dépit de Mohamed notre (excellent) guide accompagnateur, privé de parole !) ; revenons notamment sur nos déboires avec les « officiels » de Guelma, sur la riche rencontre de Constantine, la déprimante usine à tomates…

Visite de la ville, du musée archéologique (régional, puis national, puis national public, par opposition à l’existence de musées nationaux privés !?) et ses magnifiques mosaïques.

Le soir (après le énième couscous), discussion avec deux amis, le premier, Nordine Boulahouat, un paysan atypique, exposant, entre une prière et des mercis à Dieu, son savoir faire d’agriculteur productiviste acharné (« Durera pas longtemps ! », susurrent Georges Treilhou et Rémi Serres) ; le second, un libraire au parcours étonnant avec des difficultés énormes mais avec une volonté farouche. Un homme courageux, libre des ses opinions et qui les affiche.

Jour 5 (10 mai). Sétif (9 h) - Djemila (11 h-19 h) - Bedjaia (22 h). Ruines romaines magnifiques de Djemila (le guide Mohamed reprend la main pour la visite), beaucoup de monde visitant le site (nous sommes vendredi, début du week-end), groupes de jeunes et de femmes, de familles avec qui nombre de discussions s’engagent.
Deux rencontres à 14 h après un déjeuner rapide pris sur place.

– La première, imprévue, avec une femme, déjà vue le matin, qui, à 20 ans, a vécu la bataille d’Alger dans la casbah. Elle fit elle-même la démarche pour discuter plus longuement, heureuse dit-elle de porter témoignage pour nous, dont elle avait compris la démarche. Son récit (traduit par Nordine) de la répression aveugle et terrible qui s’abattit sur elle, sur sa famille et sur ses voisins complétait ce que nous savions déjà, par nos lectures, par le film de Pontecorvo,La Bataille d’Alger. Il était à la fois une dénonciation de l’horreur subie, une sorte de communion avec nous et, pour elle, l’occasion de libérer sa parole (qu’ignoraient ses amies venues en car avec elle).

– La seconde, programmée avec deux anciens officiers de l’ALN et deux enfants de chouhada. Témoignages et discussions moins chargés d’émotion, mais de grande tenue ; sur les causes de l’engagement, sur la misère sociale et la misère tout court du peuple, sur le mépris du colonisateur et sur l’humiliation du colonisé, etc ; sur le rôle des combattants de l’intérieur (nos interlocuteurs le restèrent jusqu’à la fin) sur celui de l’extérieur et de l’armée des frontières, avec la traduction politique de cet antagonisme encore très fort aujourd’hui.

Départ à 19 h, traversée des gorges de Kherrata (hélas à la nuit tombée) ; discussions animées dans le car, entre autres sur le paysan productiviste acharné, surtout sur les rencontres à Djemila. Arrivée hôtel Hammadite de Tichy (Bedjaïa)à 22 h.

Jour 6 (11 mai). Bedjaia (9 h) - vallée de la Soummam – Bedjaia (20 h)

Djoudi Attoumi (ancien officier ALN, écrivain, ami de la 4ACG et de l’ANPNPA) nous rejoint au petit-déjeuner. Départ (sans Djoudi) à 9 h pour la vallée de la Soummam ; débats animés par Martine, notamment sur la place et le rôle des femmes, le code de la famille, etc.

– Première halte à Seddouk où Rachid Adjaoud (ancien officier ALN, compagnon d’Amirouche, membre de la commission du cessez-le-feu en 1962, ex-député : un notable) nous reçoit dans le petit musée qu’il a consacré à l’histoire de la guerre d’indépendance dans cette région de petite Kabylie (magnifiques collines piquées d’oliviers, de figuiers, de grenadiers et d’amandiers).

– Seddouk Oufella, un peu plus haut, visite d’un mausolée consacré au cheikh Belhaddad, un leader du soulèvement kabyle de 1871, et collation offerte par l’association du village à qui nous présentons les objectifs du voyage. Un article du journal La Dépêche de Kabylie (annexe 2) rapporte ce moment (tout le monde devient pied-noir ; petite revanche de l’ANPNPA après l’article de El Watan !).

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"La Dépêche de Kabylie" du 13 mai 2013
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– Beni Maouche, village encore plus haut perché. Réunion à la mairie ouverte par l’hymne national Kassaman, présentation des trois associations, interventions de Rachid Adjaoud, de deux anciens moudjahidines (la misère, ciment du peuple autour de l’ALN) et débat avec des habitants (une cinquantaine) du village.

– Visite d’un village témoin, bombardé et volontairement laissé en ruine (un Oradour algérien !) ; il y en eu quatorze autour de celui-là. Il comptait 2000 habitants en 1957, avant le bombardement, l’évacuation de la population dans des camps de regroupement et le classement en zone interdite. Longue discussion (entre les tombes d’un vieux cimetière) avec la vingtaine de personnes qui nous accompagnent (anciens moudjahidines, enseignants, paysans).
À cette journée, on mesure combien la Kabylie a toujours été terre de résistance, et combien la guerre d’indépendance a laissé de traces ! Retour à l’hôtel Hammadite à 20 h.

Jour 7 (12 mai). Bedjaia.

Grasse matinée (sauf pour Nordine et Pierre Carlier partis tôt à Tazla) puis réunion « bilan intermédiaire » à l’hôtel. Malika, Djoudi et Jacques Pradel vont rendre visite à Kheira Masseboeuf, veuve du docteur Jean Masseboeuf, militant du PCA, engagé dans le combat pour l’indépendance, en prison de 1956 à 1962, médecin jusqu’à sa mort dans l’Algérie indépendante. Déjeuner et discussions avec Kheira. Visite et flânerie dans Bedjaïa. Interview de Djoudi, Rémi, Georges, Robert Siméon et Jacques à Radio Soummam, autour du dernier livre de Djoudi, sur les appelés qui ont dit non à la guerre (article de Djoudi dans le quotidien L’Expression, annexe 3).

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A Radio Soummam
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Ils étaient près d’une trentaine. Des anciens appelés et leurs épouses ont décidé de venir participer à la commémoration des massacres du 8 mai 1945. C’est une preuve, un signe de communion avec les Algériens pour se remémorer les terribles épreuves vécues par le peuple.

Parmi eux, se trouvaient Rémi Serres et Georges Treilhou, membres fondateurs de l’Association des anciens appelés contre la guerre, de Robert Siméon, président de l’Association des réfractaires à la guerre d’Algérie et de Jacques Pradel, président de l’Association des pieds-noirs progressistes. Ils étaient tous présents à Guelma en ce 8 mai pour cette commémoration, objet essentiel de leur visite en Algérie.

Dès le lendemain, ce fut le tour de Sétif pour les recevoir et se mêler à la population, un symbole fort de ces retrouvailles. Par cette présence, ils ont voulu exprimer leur solidarité et leur attachement à la paix et à la réconciliation, ainsi que pour tout ce qui se fait en Algérie. Puis ce fut au tour de Béjaïa et sa région pour les recevoir et découvrir les sites touristiques et historiques.

Il y eut d’abord une émission animée par M. Ahmed Belaïdi au niveau de la Radio Soummam pour débattre du dernier livre de M. Djoudi Attoumi intitulé Les Appelés du contingent, ces soldats qui ont dit non à la guerre, un ouvrage qui se veut un hommage à tous ceux qui ont aidé le peuple algérien dans la guerre, comme les appelés algériens et français, ainsi que certains pieds-noirs.

Étaient présents sur le plateau : Rémi Serres et Georges Treilhou, deux anciens appelés, Jacques Pradel, président de l’Anpnpa, Robert Siméon, président des appelés réfractaires pendant la guerre d’Algérie et Djoudi Attoumi, l’auteur du livre.

Les débats tournèrent autour du rôle de certains appelés qui ont sauvé des Algériens de la mort et de la torture et également de leur refus de faire cette guerre... Il était question aussi du rôle de certains pieds-noirs et de leur engagement aux côtés des Algériens lors de la guerre d’indépendance, même dans les maquis.

Une visite à Ifri, sur les lieux du congrès de la Soummam, fut organisée à leur grande satisfaction. Ils découvraient pour la première fois ce haut lieu où les chefs des maquis se sont retrouvés pour fonder la charte de la Soummam qui a permis d’organiser, d’uniformiser et d’humaniser le combat des moudjahidines. Des moudjahidines se sont mêlés aux visiteurs pour des échanges et surtout pour répondre à leurs nombreuses questions.

Le moment fort fut celui de la visite au cimetière des chouhada où Djoudi Attoumi prendra une nouvelle fois la parole devant les 600 tombes de martyrs, témoins de cette tragédie vécue par le peuple algérien. Il expliqua avec insistance tous les sacrifices consentis par eux et par le peuple, ainsi que le prix très cher payé pour cette indépendance. Pendant le recueillement, l’atmosphère chargée d’émotion a eu pour effet de faire couler des larmes chez quelques-unes des femmes présentes. C’est dans cette atmosphère chargée d’émotion que le groupe quitta Ighzer Amokrane, en promettant de revenir. Peu avant, les visiteurs nous exprimèrent leur satisfaction et leurs remerciements en nous promettant de revenir pour visiter ce pays qu’ils ont au cœur.

Jour 8 (13 mai). Bedjaia (8 h) - Ifri – Alger (19 h)

Remontée de la vallée de la Soummam jusqu’à Akbou, et plus haut à Ifri au pied du Djurdjura où se tint le congrès de la Soummam en août 1956, qui posa les bases politiques et militaires de la lutte pour l’indépendance (primauté du politique sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur ; interdiction, pas toujours respectée, de s’en prendre aux populations civiles). Nous attendent Djoudi et nombre d’anciens moudjahidines, qui nous guident dans la visite du musée. Arrêt au cimetière des martyrs d’Ighzer Amokrane, 600 tombes : « Vous savez, il y a de ces tombes dans tous les villages du coin. » Discussions dans le car pour l’hôtel El Marsa à Fredj (25 km d’Alger), où nous arrivons à 19 h.

L’hôtel accolé au port de plaisance de Sidi Fredj, luxueux. Au bar pérore une jeunesse dorée, rejetons des privilégiés du système, beaux mecs en costar Prada et belles nénettes au décolleté ouvert et fardées jusqu’aux oreilles, parlant haut et riant fort, verres de scotch avec glaçons tintant et porto pour ces dames ; contraste brutal avec ce que nous avons vu jusqu’ici de la simplicité (non pas pauvreté) et la dignité des populations des villes de l’est et des montagnes Kabyles !

Jour 9 (14 mai). Sidi Fredj-Alger

Embouteillages spectaculaires pour rejoindre Alger (auxquels nous échappons un peu, une voiture de police nous ouvrant la route ; « anges gardiens » discrets tout au long du voyage), que nous abordons par les hauteurs d’El Biar. Traversée à pied de la casbah où nous attend et nous guide la dame rencontrée à Djemila, jusqu’à Bab-el-Oued ; déjeuner dans un restaurant de la pêcherie (sur les quais du port) ; photo du groupe place [Maurice]-Audin (voir plus bas) ; discussions sur la place avec des passants (Audin ? « un poète », répondra l’un d’eux) ; quartier libre sous l’orage, balade en ville, autour de la grande poste et de la rue Ben-M’hidi, librairies ; retour à Sidi Fredj à 18 h.

Riches discussions (18 h 30 - 21 h) dans la salle de conférence de l’hôtel avec plusieurs personnes qui nous attendent ou nous rejoignent :

– Un jeune cinéaste présente son projet (et celui de son épouse, fille de pied-noir, lui Algérien) : « Ne nous racontez plus d’histoire », pamphlet contre les « histoires officielles » en France comme en Algérie.

– Deux associations algéroises soutenues par la 4ACG, présentent leurs activités : SOS Bab-el-Oued, née pendant la décennie noire et menant des actions culturelles contre l’obscurantisme islamique, la culture comprise comme « outil pour libérer la parole des jeunes » ; Espace enfants et culture de Corso, née après le tremblement de terre de Boumerdes en 2003 pour mener, en interaction avec plusieurs associations françaises, des actions culturelles et de soutien vers la jeunesse.

– Le Père Denis Gonzales, ami de la 4ACG, pied-noir resté en Algérie, formidable témoin de l’Algérie contemporaine.

– Madjid Azzi, ancien officier ALN (« resté à l’intérieur jusqu’à la fin »), syndicaliste, écrivain, qui revient sur l’importance des témoignages pour l’écriture d’une histoire « non officielle », et sur la nécessité de croiser ces témoignages et de les confronter les uns aux autres.

– Ali Haroun, juriste qui a joué des rôles de premier plan durant la guerre d’indépendance (responsable de la fédération de France du FLN, membre du Conseil national de la révolution en 1960) puis dans l’Algérie indépendante (député d’Alger 1962-1963, ministre délégué aux Droits de l’homme en 1991, etc.). Discours public un peu convenu…

– Deux moudjahidates ; dont Louisette Ighilahriz qui fut torturée pendant deux mois par Bigeard et ses sbires durant la bataille d’Alger et qui, dans son livre Algérienne, a osé, la première, briser le tabou du viol. Deux témoignages forts, sur leurs parcours, sur l’engagement des femmes, de femmes pieds-noirs à leurs cotés, etc. ; fin et politique pour Louisette (sur les harkis, la reconnaissance plutôt que la « repentance », l’avenir commun).
Diner en commun et poursuite des discussions en aparté jusque vers minuit.

Jour 10 (15 mai). Pour les Parisiens (et Malika), lever à 5 h ; grasse matinée pour les Marseillais qui traînent ensuite dans Alger sous l’orage, librairies, restaurant populaire (excellents poissons grillés, etc.).

Retour sur quelques points forts :

Le groupe

La fraternité si vite établie dans le groupe a beaucoup aidé à la réussite du voyage. La petite frilosité du tout début – nous ne nous connaissions pas tous, pour beaucoup c’était le premier retour en Algérie, pour plusieurs épouses c’était la première fois qu’elles y mettaient le pied – s’est rapidement envolée ; nous étions toutes et tous si contents de voir se réaliser enfin le voyage, et un peu anxieux de le réussir, de porter ensemble notre message de paix et d’amitié ; cohabitation harmonieuse des trois associations, entre les deux pieds-noirs, le réfractaire et les anciens appelés, même si Rémi s’est régalé à jouer le soldat furieux en apprenant que pendant la guerre des pieds-noirs – ceux que lui devait défendre ! – cotisaient à l’ALN – ceux contre qui lui devait se battre !

Tout au long du séjour, le groupe a vécu et partagé des moments d’intense émotion, autour notamment de cette femme rencontrée par hasard à Djemila qui a tenu à nous revoir, puis à nous accompagner dans la visite de la casbah où elle avait vécu la bataille d’Alger, et à nous réciter son poème à l’instruction, elle qui a appris à lire à 50 ans passés ; autour des échanges si francs et souvent si durs à entendre avec les anciens de l’ALN ; du survivant du « groupe des 22 », Mohamed Merchati bloqué par l’émotion pendant son intervention à Constantine ; des larmes difficilement contenues en prenant la parole dans le car. « Que c’est beau un homme qui pleure », dit l’une d’entre nous !

La relation avec les « officiels »

Nos tentatives d’apparaître lors de manifestations officielles (commémoration du 8 mai 1945), ou d’avoir des gestes symboliques forts ont échoué. Avons-nous été trop frileux ? Pas à Guelma, où le message délivré par les autorités (leur silence) était clair et où il n’aurait servi de rien d’aller à l’affrontement ; peut-être à Alger, en renonçant au dépôt d’une gerbe devant la plaque à Maurice Audin.

Nous avons été perçus par les autorités comme des gêneurs dont la présence et la parole risquaient de porter tort à la version officielle de l’histoire, de la colonisation à la guerre d’indépendance et aux cinquante ans de l’Algérie indépendante. Cela éclaire les difficultés rencontrées pour l’organisation du voyage, pourquoi il a manqué ne pas se faire, après deux ans de préparation ! La « chape de plomb » qui en France recouvre la guerre d’Algérie est maintenue aussi de l’autre côté de la Méditerranée (bien sûr, pour des raisons différentes).

Notons ici la prudence des « notables » que nous avons rencontrés ; Rachid Adjaoud ne dérivant pas d’un poil de la ligne gouvernementale ; même Ali Haroun et la moudjahida qui accompagnait Louisette Ighilahriz ont tenu des discours sages et convenus en public, et au contraire libérés et critiques en aparté (le soir à table) !

Les rencontres avec des « non-officiels »

Chaleur et sympathie des passants que nous croisons, sourires spontanés, signes amicaux de la main, « bienvenue en Algérie », etc. Cela s’est souvent prolongé par des échanges simples et directs avec des jeunes étonnés de notre démarche et curieux d’en savoir plus, et parfois par des rencontres riches, la dame de Djamila.

D’Annaba à Alger, par Guelma, Constantine, Sétif, Djemila, Bedjaia, Ifri, partout où nous attendaient les interlocuteurs contactés par avance, l’accueil fut enthousiaste. Ces interlocuteurs ont été choisis par Jacky à Guelma (au pied levé), par Malika, Djoudi et Nordine pour la suite (aurait-ce été les mêmes si le choix avait été fait par les associations, se demande l’un de nous). Bien plus qu’une grande hospitalité, nous avons ressenti combien les Algériens sont demandeurs de relations apaisées et fraternelles. Au gré de nos cheminements jalonnés de rencontres, conférences, débats, visites de sites historiques de leur guerre de libération, et touristiques parfois, nous avons échangé avec des hommes et des femmes les plus divers, allant des rescapés des massacres de mai-juin 1945 à Sétif et Guelma, aux universitaires de Constantine, aux militants d’associations engagés dans l’aide aux femmes abandonnées ou enfants des rues, de paysans très pieux aux moudjahidates rescapées des salles de torture de Massu et d’Aussaresses.

Au-delà de la qualité de l’accueil, le « merci de venir » entendu si souvent n’est pas que politesse. Il signifie : « Nous avons besoin de parler, d’échanger sur notre histoire commune, de construire une autre version que l’officielle. » Cette ouverture d’esprit et ce besoin de savoir sont tellement positifs, tellement opposés à la paralysie idéologique du pouvoir en place, comme à celle que l’on mesure aussi en France (la « nostalgérie », le racisme ambiant et les atermoiements du gouvernement).

Les rencontres avec les anciens moudjahidines, la plupart se définissant comme combattants de l’intérieur, à Sétif et Djemila comme en Kabylie, ont été particulièrement fécondes. Ces échanges libres et respectueux se sont même avancés sur le terrain controversé du « bilan » de cette guerre, interrompu dans un silence révélateur. Que voulait dire cet ancien officier ALN par « la page est tournée, mais elle n’est pas déchirée » ? Que la misère du peuple colonisé, les horreurs de la guerre, la profondeur des blessures n’étaient pas oubliées ; que l’Algérie était fière de sa victoire (tout en acquiesçant au propos de Rémi : « Le prix d’une guerre est toujours trop cher payé. ») ; que l’important était maintenant de regarder de l’avant, de cultiver l’amitié des deux peuples, en rejetant et la « repentance » et la pesanteur de l’histoire officielle. « C’est magique », ajouta-t-il en embrassant les anciens appelés et en trinquant (mais à l’eau) avec Jacky, le pied- noir, et Georges, le 4A. Combien était-il satisfait d’annoncer le projet de création d’une association d’anciens moudjahidines qui porte ces valeurs, une sorte d’homologue de la 4ACG !

Rencontres avec les femmes

Nous avons pu mesurer (insuffisamment) combien le rôle des femmes, dans la lutte pour l’indépendance et aujourd’hui en Algérie, était important (en dépit du code de la famille !).

Nous avons rencontré des femmes formidables ; des femmes intéressantes et compétentes, quoique discrètes, comme l’historienne de Constantine ou celles du service qualité des Moulins Benamor à Guelma (à côté de l’usine à tomates) ; la dame rencontrée par hasard à Djemila et retrouvée lors de la visite de la casbah.

Des femmes exceptionnelles, des combattantes, comme Louisette et sa compagne, comme Kheira Masseboeuf, ou comme les veuves de Beni Maouche qui ont tenu le coup et qui ne pèsent pas dans la vie politique d’aujourd’hui.

Femmes exceptionnelles aussi ces militantes de projets soutenus par la 4ACG, de Bordj-Bou-Arreridj, Bab-el-Oued, Corso. Nous avons été impressionnés par leur engagement, leur prise de responsabilité et leur maturité.

Ce premier voyage commun des trois associations a pour une large part atteint ses objectifs. Nous sommes nombreux à penser que cette expérience est à renouveler.

Écho en France

Extrait de L’Indépendant de Perpignan du 21 mai 2013 :

Une « fraternité sans bornes » pour un voyage exceptionnel en Algérie :

Pieds-noirs progressistes, anciens appelés et réfractaires sont retournés sur les terres meurtries à la rencontre de leurs frères.

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"L’Indépendant" de Perpignan du 21 mai 2013

Deux ans de préparation auront été nécessaires pour l’organisation de ce voyage en Algérie.

Début mai, d’anciens appelés qui ont toujours versé leurs pensions de retraite à des actions de paix de l’association 4ACG, des réfractaires et des pieds-noirs progressistes sont ainsi partis sur les traces de cette guerre, « dans un esprit de fraternité et de mémoire », insiste Jacky Malléa, l’un des organisateurs.

Le groupe s’est d’abord rendu à Guelma où les violents affrontements du 8 mai 1945 marquent, pour les progressistes, le début de la guerre d’Algérie.

À Constantine, ils ont ensuite rencontré le professeur Merdaci, auteur d’études sur l’histoire du nationalisme et de la guerre d’indépendance.

Le voyage les a ensuite conduits à Ifri dans la maisonnette où a été signé le congrès de la Soummam, acte fondateur de la création de l’ALN (Armée de libération nationale) et à Djemila où ils ont notamment rencontrés d’anciens officiers de l’ALN, ainsi « que des femmes venues témoigner de ce qu’elles ont vécu ». L’occasion également de se rendre compte des capacités de l’Algérie à mener une agriculture performante puisqu’ils ont visité une exploitation produisant quelque 30 millions de plants de tomates ainsi que du blé destiné à la consommation de semoule.

« Tourner une page »

Le groupe s’est enfin rendu à Alger où un rendez-vous était notamment pris avec l’avocat Ali Haroun, chef du FLN en France. « Tout au long de ce séjour, nous avons vécu d’intenses émotions », reprend Jacky Malléa en se souvenant « de ces appelés qui ont pu rencontrer ceux contre qui ils s’étaient battus ».

Loin de l’esprit de haine et de revanche qui anime encore certaines personnes ayant vécu ces événements, le groupe a ressenti « une fraternité sans bornes ». « Nous n’avons pas arrêté de nous dire avec nos interlocuteurs : nous n’arrachons pas une page de notre histoire commune, mais nous la tournons ». L’occasion également pour celui qui a toujours affirmé : « C’est l’OAS qui nous a foutu dehors ! », de conforter sa pensée : « Nous avons rencontré de nombreux Algériens qui n’ont cessé de répéter qu’ils ne voulaient pas chasser tous les pieds-noirs… Ils étaient si nombreux à vouloir nous rencontrer pour en discuter que nous n’avons pas pu répondre à toutes les invitations ».
E. D.

Voir le voyage de 2009 et aussi les voyages de 2015

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