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Annexes 1961 : L’arrestation de René Nazon racontée par un « bleu » de l’action non-violente
Article mis en ligne le 16 janvier 2012
dernière modification le 17 décembre 2013

par A.B.

Ce texte est tiré d’un cahier de mémoire, tome I, intitulé « Je est un autre », écrit par Claude Voron (Cosinus ou l’Ageasson) après le décès de Marie-Claire (sa compagne) en 2004 (voir rubrique), cahier distribué à quelques amis.

« Nous sommes aussi René Nazon » : 16 mars 1961.

Jo [Pyronnet] m’avait dit : « Ne te précipite pas à résilier ton sursis. Il serait bon que tu testes, avant, tes réactions face à la police et à la prison. Nous prévoyons pour le mois de mars, à Aix-en-Provence, une action de solidarité avec un jeune, libéré après deux ans de détention, mais que l’armée attendra à sa sortie de prison pour lui représenter l’uniforme militaire. Si tu le peux, prends quelques jours de congé à cette période et participe à cette action. Je ne te cache pas qu’il y a des risques ; tu peux te retrouver en « taule » pour quelques jours. Si tu es prêt à assumer ce risque, ce peut être un excellent ballon d’essai pour toi et ta famille. Reste en contact avec Pierre Souyris, le responsable du groupe ACNV d’Aix. Il te donnera toutes les précisions quant à la date et aux modalités de cette action. »

La préparation

Le premier week-end de mars, Pierre (Souyris) m’invite à le passer chez lui, au Montaiguet, dans la campagne aixoise. Perdue dans la nature, une oasis de vie, arrachée de haute lutte à la sécheresse de la garrigue provençale, m’accueille : amandiers, abricotiers, potager entourent une charmante et simple maison qui résonne de rires et de cris d’enfants. Une elfe discrète, au poétique nom de Wendy, enchante ce domaine ; infatigable, elle l’anime et le modèle à son image : tout est sobre, harmonieux, d’une beauté qu’une pointe de fantaisie fait chanter. Je retrouve l’ambiance de la communauté de l’Arche mais avec une touche personnalisée.

Pierre, brillant intellectuel, linguiste, professeur d’université à Alexandrie et à la Sorbonne, a changé de vie après une conversion foudroyante, une vision mystique du cœur des êtres et des choses mais aussi de son péché : pendant des années, il a mené une vie amoureuse peu respectueuse des personnes. Wendy, jeune Anglaise rencontrée à Paris, une conquête tardive - vingt ans les séparent - ne l’a pas abandonné dans cette tornade mais l’a soutenu et accompagné.

Pierre, dans son désir de conversion, de changement de vie, a fui Paris. Il a embarqué son épouse, Wendy, dans sa recherche de vie simple et de service. Il est maintenant professeur de français latin-grec au lycée Mignet d’Aix-en-Provence. En plus de son travail d’enseignant, il poursuit ses recherches linguistiques et s’engage à fond dans l’action non-violente. Aussi a-t-il peu de temps à consacrer à la vie du domaine de Montaiguet et aux enfants que le couple accueille. C’est Wendy qui, du petit matin au soir tard, s’active aux taches ménagères, au jardinage, au bricolage et à l’ éducation de ces enfants, cas sociaux. Elle leur fait l’école en insistant sur le travail manuel et l’éveil artistique.

Les autres membres du futur « commando » sont là : Michel Lefeuvre, Bernard Gaschard, Antoine Robini. Je suis le benjamin et le « bleu » de l’équipe ! Michel est responsable de cette action. Il a arrêté son travail de graphiste pour s’engager dans l’Arche. Pour le moment, totalement engagé dans l’ACNV, il s’occupe du journal du mouvement et prête son appartement de Vanves, dans la banlieue parisienne, pour le secrétariat de l’action. Bernard, compagnon de l’Arche, ancien militaire en Indochine, fait le paysan à la Communauté ; il a fait partie des trente volontaires à l’internement pour dénoncer les camps. Antoine, le marin niçois, notre doyen - il a près de quarante ans - a participé lui aussi à l’action contre les camps d’assignation à résidence.(Voir rubrique)

Nous préparons avec grand soin le déroulement de l’action ainsi que les attitudes communes à avoir : ne pas donner nos identités, ne pas répondre aux ordres, aux brutalités éventuelles des militaires, de la police ou des opposants. Suivre les indications données par Michel. Avec Pierre, nous voyons comment pourra s’articuler à notre action une manifestation silencieuse de soutien qui réclamera la création d’un service civil.

J’ai pris une semaine de congé. J’ai dû « mettre dans le coup » mes parents. Cela me fut dur, car j’étais conscient que je les perturbais beaucoup. Leur attitude était admirable : aucun reproche, aucun chantage affectif mais une grande souffrance intériorisée. Je leur ai demandé de ne pas être complices de mon identification si la police les interrogeait. Ma mère, après ma libération, s’accusera de n’avoir pas répondu à ma demande : « Quand les policiers m’ont présenté ta photo en me disant : « C’est bien votre fils ? », je n’ai pas pu mentir ! » Quelles belles âmes, mes parents !

L’action

C’est jour de marché sur la place devant la prison d’Aix. Nous surveillons discrètement la porte d’entrée de la prison. Une jeep militaire stationne devant.

René Nazon, petit bonhomme voûté, sort, encadré par trois militaires. Alors qu’ils s’installent dans la jeep, nous surgissons et nous nous couchons devant et derrière les roues. A l’aide d’une allumette, notre « arme », je m’emploie aussitôt à dégonfler la roue devant laquelle je suis. Mes comparses en font autant. Avant que les militaires, interloqués par cette audace inattendue, réagissent et nous dégagent en nous traînant sur le sol, la jeep est immobilisée, les pneus à plat. Pendant ce temps, les amis se sont silencieusement alignés et déploient des banderoles : « Libérez René Nazon, volontaire pour un service civil en Algérie » ; quelques-uns distribuent des tracts.

Les militaires s’empressent de reconduire René à la prison. La police, alertée, a quelques difficultés à se frayer un chemin à travers les étals du marché. Nous sommes tous embarqués au poste de police. Les manifestants, après vérification d’identité, sont tous relâchés.

Mis à part, arrive notre tour : le commissaire avec assurance et une pointe d’agacement :
« Vos papiers. »

Michel, calmement mais fermement :

« Nous n’avons pas de papiers et nous ne vous donnerons pas notre identité. Veuillez nous considérer comme étant René Nazon. Avec lui nous sommes volontaires pour aller faire un service civil en Algérie. Si on l’en empêche en le gardant en prison, solidaires de son attitude, nous souhaitons partager son sort. »

Le commissaire, haussant le ton :

« Qu’est-ce que vous me chantez-là ! Je vais vous mettre au trou si vous refusez de donner votre identité ! »

Michel, de plus en plus calme :

« C’est exactement ce que nous désirons. »

Le commissaire, furieux, s’adressant à des subalternes :

« Photographiez-moi ces gaillards ! »

Michel :
« Nous ne serons pas complices de notre identification ».

Comme un seul homme, nous nous voilons le visage avec nos bras ! Le commissaire, désarçonné par nos réactions et n’osant pas employer la force (il faut éviter les « bavures » car, peut-être, sommes-nous des gens de « bonne famille »), se précipite sur le téléphone :

« Monsieur le Juge, je vous envoie quatre hommes qui refusent de donner leur identité ; je ne peux rien en tirer ! »

La prison

Menottes aux poignets, nous sommes conduits au palais de justice, inculpés « d’outrage à magistrat » et incarcérés à la prison d’Aix.

La prison est vétuste, crasseuse, surpeuplée. Sous le vocable de XI, X2, X3, X4, nous faisons notre entrée dans une chambrée d’une douzaine de détenus, véritable cour des miracles que nous allons peu à peu décrypter. Le bon tour que nous avons joué à la police en étant des X amuse beaucoup nos codétenus et nous permet d’entrer facilement en confiance avec eux.

Quel mélange ! Les proxénètes côtoient le « pépé » qui, grâce à un petit larcin, passe l’hiver à l’abri et sert ces messieurs qui amélioreront son ordinaire en « cantinant » pour lui. Un marchand de meubles qui a provoqué un grave accident de circulation se retrouve avec voleurs et assassins ; il est complètement effondré.

Pas d’identité, pas d’avocat et pas de visite évidemment. Nous sommes coupés du monde extérieur car journaux et radios sont interdits à la prison. Les surveillants - consigne ou amusement de leur part - de temps en temps interpellent brusquement l’un d’entre nous : « Comment tu t’appelles, toi ? » Nous ne nous sommes jamais laissé surprendre et je réponds, avec un beau sourire : « X4 ! »
Entre nous, pour communiquer, nous utilisons des surnoms : Michel « Cigogne » ; Bernard « Agneau » - leurs totems dans l’Arche ; Antoine « le Marin » ; et moi « Cosinus ».

Nous sommes peu nombreux dans cette vieille prison - une cinquantaine peut-être - et nous nous retrouvons tous dans la cour pour l ’heure quotidienne de promenade. En tournant tous dans le même sens, nous marchons d’un bon pas afin de dépenser l’énergie accumulée dans notre enfermement dans la chambrée. Les conditions sanitaires sont déplorables, les bestioles diverses - puces, punaises, cafards - pullulent ; les douches sont rares.

Mais, paradoxalement, une dimension d’humanité demeure. Avec les surveillants qui ne changent pas trop souvent, nous formons une grande famille : ils nous connaissent et nous les connaissons. Et, s’ils nous interpellent souvent rudement, parfois, des échanges de sourire, des plaisanteries surgissent. La nourriture n’est pas exécrable et quand, une fois par semaine, les Algériens détenus préparent un couscous, elle est même succulente l Le règlement est appliqué avec souplesse et allègrement violé grâce à des complicités au sein même des « matons » : je découvre avec étonnement l’existence dans la chambrée d’un poste transistor clandestin et la présence de cigarettes théoriquement interdites.

Nos journées se passent en discussions avec les uns et les autres. Je pose un tas de questions à Michel et à Bernard sur l’Arche. Michel, qui croit beaucoup à l’importance d’occuper ses doigts pour garder un bon équilibre, modèle la mie de pain ; et, avec les crayons et les stylos bille qu’il a pu avoir, calligraphie sur des papiers de récupération. Il m’a convaincu que l’on peut changer son écriture et il m’enseigne la « caroline » - une écriture qui date de Charlemagne ! En tirant la langue, je m’exerce !

Je découvre les « exercices de l’Arche », inspirés du « Yoga » dont j’entends parler pour la première fois. Bernard, chaque jour, se met sur la tête et prend des postures qui ébahissent nos camarades détenus... et moi avec ! J’essaie de croiser mes jambes pour prendre la position du « lotus » ; mes articulations sont raides et je suis loin d’y arriver !

En promenade, je fais la connaissance du « gang des coffres-forts » : une bande de jeunes gens des bonnes familles d’Aix. Cette jeunesse dorée s’embêtait dans l’oisiveté. Afin de donner du piquant à leur vie, ils se sont employés, pendant des semaines, à embarquer des coffres-forts dans des voitures pour les fracturer tranquillement dans des lieux discrets. De par leurs relations, ils connaissaient les endroits pourvus en coffres et comment opérer. De vrais professionnels ! Condamnés à quelques mois de prison, ils ont un traitement de faveur : regroupés dans une cellule, ils continuent leurs études et sont affectés à des tâches de confiance dans la prison.

Une semaine, deux semaines, trois semaines s’écoulent ; nous prenons un rythme de croisière. Nous n’avons aucune nouvelle de l’extérieur et ne cherchons pas à en donner. Je pense à ma famille et au souci qui doit les ronger. Mais cette action et la détention qui se prolonge me confirment dans ma décision à m’engager totalement. Je me sens à ma place avec un sentiment paradoxal de liberté l Je suis en bonne forme physique, pas du tout déprimé, curieux de tout ce que je découvre dans ce microcosme carcéral. Etre en prison n’est pas une partie de plaisir, mais y être volontairement, change tout.

Je découvre que la joie véritable - la joie parfaite comme la nomme François d’Assise - peut jaillir au cœur même de situations dures, précaires, voire de souffrance. Vivre ce que je pense et ce que je dis, m’apparaît être le secret de la source de joie : la cohérence de mon être, l’accord avec ma conscience.

Nous savons que l’ACNV propose un jeûne pour la semaine avant Pâques. Son but est d’affirmer :

- La volonté de prendre part aux sacrifices nécessaires pour l’établissement d’une paix rapide et durable en Algérie.
- La solidarité avec tous les jeunes dans cette guerre.
- Le droit pour tous ceux qui refusent la guerre de travailler pour la paix dans le cadre d’un service civil international.

Nous voulons nous y associer. Nous prévenons le directeur de la prison de notre intention en en donnant les motifs. Nous expliquons que ce n’est pas une grève de la faim revendicatrice mais un jeûne spirituel en temps limité : pour Bernard, une semaine, et pour les trois autres, trois jours. Bernard a une grande habitude du jeûne : avec Shantidas [Lanza del Vasto] et Pierre Parodi, il a jeûné trois semaines pour dénoncer la pratique de la torture en Algérie ; à la communauté, tout en continuant à travailler dans les champs, couramment, il ne mange pas pendant une semaine ! Pour moi, qui n’ai jamais sauté un repas, je ne sais pas comment je vais réagir : ne pas manger - mais boire de l’eau - pendant trois jours me semble une grande et périlleuse aventure !

Les autorités dans les prisons craignent les mouvements collectifs de grève de la faim. Qu’à moitié rassurée par notre lettre, la direction vérifie chaque jour si nous faisons bien ce que nous avons écrit et qu’il n y a pas de débordement.

Le lundi de la Semaine Sainte, Bernard commence le jeûne. De le voir continuer allègrement ses pauses sur la tête et ses activités habituelles me tranquillise. Le jeudi, avec un peu d’anxiété tout de même, je me lance !

Premier constat : à partir du moment où j’ai décidé de ne pas manger pendant trois jours, je peux regarder les autres manger sans envie et sans fringale. La faim et l’envie remontent en force les dernières heures avant la rupture du jeûne. Cette puissance du mental sur la faim se confirmera lors de jeûnes plus longs : lors d’un jeûne de quinze jours, ce n’est qu’au terme de ce temps que la frénésie de manger reviendra !

Le premier jour, je suis un peu barbouillé et je me sens faible. Mais, après une bonne nuit paisible, je me réveille léger et en résonance avec cette ambiance du Vendredi Saint où nous faisons mémoire de la Passion du Christ.

Matin du Vendredi Saint. Le surveillant : « Xl, Michel Lefeuvre ; X2, Bernard Gaschard ; X4, Claude Voron ; préparez vos affaires, vous êtes libérés. »
Nous : Et X3 ?
« Non, il ne l’est pas. »

Ils nous ont donc identifiés mais, semble-t-il, pas Antoine. Allons-nous le laisser seul ? Antoine nous incite à sortir :
« Mon tour ne tardera pas », nous dit-il. Nous décidons de manifester que ce n’est pas nous qui demandons à sortir mais qu’on nous met à la porte !

La libération

C’est étonnant de voir comment la machine s’affole lorsque l’on a une attitude à contre-courant du mouvement habituel ; tout un chacun a envie de sortir de prison et pousse dans ce sens ; quand je dis que je ne veux pas sortir, que je refuse de signer ma levée d’écrou, tout le monde s’agite et s’affole au greffe : manu militari, ils me mettent à la porte en ayant bien soin de la refermer derrière moi, de peur que je revienne !

Il faut avoir été privé de liberté pour en redécouvrir la saveur ! Vingt-cinq jours de détention, c’est peu de chose. Pourtant, les arbres, les enfants, les femmes me semblaient déjà inaccessibles, perdus dans un univers lointain. Quel éblouissement de les retrouver ! Et quelle joie d’aller et venir sans entrave !

J’ai été accueilli à la maison en « enfant prodigue » ! Pierre Souyris, Simone Pacot étaient venus voir ma famille pour les soutenir dans l’épreuve :
« Vous pouvez être fiers de ce que fait votre fils. »
Que ces gens « bien » cautionnent mon attitude leur avait donné du baume au cœur !

Je n’ai rompu le jeûne qu’après la veillée pascale, retrouvant, là aussi, l’extase du goût du pain, de la compote de fruit, des aliments les plus simples mais tellement savoureux dans leur nouveauté ! Jeûner n’était pas l’épreuve que je craignais ; c’était même une expérience de maîtrise de soi tout à fait intéressante.

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