Réfractaires non-violents à la guerre d’Algérie
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Jean Lagrave 1939-2024
Article mis en ligne le 25 décembre 2024
dernière modification le 29 décembre 2024

par AnitaB

Hommage à Jean Lagrave

Nous avions une vingtaine d’années quand nous nous sommes connus… en prison. C’était la guerre en Algérie. Jean avait effectué neuf mois de service militaire dans les parachutistes de Montauban et son régiment allait partir au combat. A l’époque, quelques journaux publiaient les témoignages d’appelés de retour d’Algérie qui accusaient l’armée française de crimes et de tortures. Jean s’interrogeait.
Cette guerre, à l’évidence, était perdue. C’était une guerre coloniale et l’Algérie serait un jour indépendante. Il avait une haute idée des êtres humains. A son commandant, il ne dira pas « je ne veux pas tuer des hommes et des femmes ! » mais il dira « je ne veux pas tuer des frères ! »

Pour ne pas participer, dans un premier temps, il a pensé partir à l’étranger. Mais venait juste d’avoir lieu le procès d’un autre jeune parachutiste Pierre Boisgontier, réfractaire à la guerre d’Algérie. Il était soutenu par l’Action Civique Non Violente. Jean a décidé de rejoindre cette Action. Il n’était plus seul et il commençait une lutte collective.

L’Action Civique Non Violente ne demandait pas aux jeunes qui la rejoignaient d’avoir une religion ou une philosophie. Elle demandait juste d’avoir une cohérence entre ce que l’on pense, ce que l’on dit et les actes que l’on fait. Il n’était pas question de se cacher, mais au contraire de montrer aux Français le problème.
Jean a ainsi renvoyé ses effets militaires et a écrit son refus au Président de la République, Charles De Gaule. Puisque le gouvernement déclare faire une pacification en Algérie, avec les réfractaires il demande d’y effectuer un Service Civil auprès des populations. Dans l’attente, il indique qu’il travaille sur un chantier de Service Civil à Gagny. En ne respectant pas la loi, il sait le risque qu’il prend de cinq ans de prison.
Arrêté avec Christian Fiquet, un autre réfractaire, il refuse de remettre l’habit militaire. Jugé, il est condamné à 18 mois de prison pour désertion et refus d’obéissance. Il est emprisonné à Toulouse puis à l’Etape dans le Vaucluse.

Après l’indépendance de l’Algérie, lorsque le Ministre de la Justice, Edmond Michelet décide de regrouper tous les objecteurs au camp d’internement de Mauzac en Dordogne, ceux de la région marseillaise sont transférés en train vers ce lieu. Nous sommes habillés avec des costumes de l’Administration Pénitentiaire. Ils sont taillés dans du gros tissu marronnasse. Si moi, dans un costume trop grand, je peux jouer un rôle de clochard, je revois Jean, à la descente du train, sur le quai à Agen, très droit, très fier. On le prendrait pour un directeur qui surveille les matons.

A Mauzac, nous serons une douzaine de réfractaires avec plus d’une soixantaine de Témoins de Jéhovah, des objecteurs, eux, pour des raisons uniquement religieuses. C’est là, que Jean terminera son temps de détention qui a été réduit à trois ans pour tous. Il aura un grand regret. Au temps de la Guerre d’Algérie, des milliers de manifestants ont crié : « Paix en Algérie ». Il espérait que notre mouvement de refus entraînerait, peut-être pas des milliers de jeunes, mais au moins quelques centaines. En fait, nous avons été une trentaine de réfractaires non-violents, heureusement soutenus par de nombreux militants très engagés, des femmes et des avocats.

A Mauzac, nous nous étions promis de nous retrouver en l’an 2000. C’est donc ce qui est arrivé quarante ans plus tard avec un regroupement dans une bergerie sur le Causse Noir près du Larzac. Avec le bonheur de se revoir, nous avons décidé de faire connaître notre combat non-violent par un film et par un livre.
Je terminerai par quelques lignes de la préface de cet ouvrage, écrites par Maître Jean Jacques de Félice, un avocat qui a plaidé pour certains

« Honneur à vous, les insoumis, les déserteurs, les objecteurs, les réfractaires qui avez eu le courage de résister, de dire non, à la pacification, à la torture, aux répressions, aux camps d’internement , le courage de désobéir aux ordres, à la loi même, aux violations des droits de l’homme, individuels et collectifs, droit à l’autodétermination et à l’indépendance du peuple algérien. »
Oui, honneur à toi, Jean.

Tony Orengo

Géneviève Coudrais (qui a vécu de nombreuses années avec Jean) a voulu rajouter les inforrmations ci-dessous :

Dans les années 1959-1962, les réfractaires à la guerre d’Algérie, dans le cadre de « l’Action Civique Non-Violente », volontaires pour un service civil sous contrôle international sur les lieux mêmes du conflit, avaient participé en France à des chantiers de paix dans des bidonvilles occupés par des Algériens, avant d’être arrêtés et condamnés à la prison par les tribunaux militaires.

En juin 2003, sur le Causse Noir, lorsqu’ils se sont retrouvés pour faire mémoire de cette action, ils ont décidé, notamment, de participer à des actions pour une paix juste pour le peuple palestinien, victime, comme le peuple algérien, d’une colonisation. Dans la droite ligne de leur action d’alors, huit d’entre eux, dont Jean Lagrave, ont participé, du 19 avril au 4 mai 2005, à un nouveau chantier, la reconstruction d’une maison palestinienne détruite 4 fois par les autorités israéliennes, nommée "maison de la paix" destinée à accueillir des internationaux venant reconstruire des maisons détruites. Cette maison symbolique faisait partie des 131 000 maisons palestiniennes alors détruites depuis 1947. Elle a encore été ensuite détruite 3 fois et reconstruite 2 fois. Finalement, il a été décidé d’y ériger un mémorial.

Pendant ce séjour, les réfractaires ont évidemment témoigné de leur solidarité avec les refuzniks d’Israël. Ils ont aussi participé à une grande manifestation de résistance non-violente à Bil’in (voir à cet égard nos articles précédents "dans 2005-2022 "Nouvelles de la Palestine" : "2005-2016 Chantier en Palestine" avec pour sous-rubriques les récits de Robert Siméon, Claude Voron et Geneviève Coudrais). Tous les Palestiniens alors rencontrés manifestaient leur joie de recevoir non seulement des étrangers solidaires, si rares, mais encore, des étrangers qui avaient refusé de lutter contre le peuple algérien, peuple qui incarne, en Palestine occupée, un symbole fort dans sa lutte contre la colonisation.

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